Un caractère, deux mots totalement différents
Le Min Nan (hokkien/taïwanais) possède deux systèmes phonologiques entièrement distincts pour le même caractère : la lecture vernaculaire (白讀 pe̍h-tho̍k) et la lecture littéraire (文讀 bûn-tho̍k). Les deux sont indispensables.
Les paires célèbres : 一, 兩, 十
- 一 : vernaculaire tsi̍t vs. littéraire it — ce ne sont pas deux accents d'un même mot : la forme vernaculaire porte une initiale ts- supplémentaire et un ton différent, et le locuteur les tient pour deux mots distincts, issus chacun d'une couche historique
- 兩 : vernaculaire nn̄g vs. littéraire lióng — le caractère 二, lui, n'a pas de lecture vernaculaire propre : seulement jī (type Zhangzhou, sud de Taïwan) ou lī (type Quanzhou/Xiamen, nord de Taïwan), différence régionale et non littéraire/vernaculaire ; le « deux + classificateur » de tous les jours s'écrit donc 兩
- 十 : vernaculaire cha̍p vs. littéraire si̍p — même la consonne initiale diffère
Pourquoi deux systèmes ?
La couche vernaculaire est la plus ancienne. Les ancêtres des locuteurs min nan ont migré du bassin du fleuve Jaune vers le Fujian, apportant une phonologie chinoise ancienne qui a évolué indépendamment pendant des siècles, avant que la dynastie Tang ne standardise le chinois. La couche littéraire est venue plus tard, sans remplacer le vernaculaire mais en s'y superposant.
Le Min Nan, capsule temporelle linguistique
La couche vernaculaire du Min Nan préserve des traits du vieux-chinois et du moyen-chinois ancien perdus ou nivelés en mandarin et dans la plupart des parlers du Nord : les consonnes finales occlusives (-p, -t, -k), que le mandarin standard a entièrement abandonnées mais que le Min Nan conserve avec vigueur, comme le cantonais et le hakka ; ou l'initiale de la classe 日母, puisque 二 jī garde encore la consonne héritée du chinois médiéval (*ni[j]-s en vieux chinois dans la reconstruction de Baxter & Sagart), là où le mandarin l'a entièrement usée, ne laissant que la voyelle de èr. Le Min Nan est une preuve irremplaçable pour reconstruire le chinois pré-Tang.
« … il n'est pas surprenant que les dialectes parlés ici se situent en dehors du courant principal de l'évolution linguistique chinoise. … [C]e groupe est, après le mandarin, le groupe de dialectes chinois le plus distinctif et le plus facile à caractériser. » — Jerry Norman, Chinese (1988), p. 228
Choisir la couche à employer
Qui parle couramment le min nan change de registre presque sans y penser :
- Compter des articles au marché : tsi̍t, nn̄g, saⁿ… (couche vernaculaire)
- Réciter un poème ou énoncer un titre officiel : it, jī, sam… (couche lettrée)
- Compter jusqu’à onze : cha̍p-it — cha̍p vernaculaire pour 十, it lettré pour 一
- « Lundi » : pài-it — it lettré pour le nombre, pài vernaculaire pour le mot « semaine »
Cette alternance n’est pas un calcul grammatical conscient : elle s’acquiert par immersion native, et s’y tromper signale un apprenant non natif aussi sûrement qu’un ton mal placé.
Le système 文白異讀 n’est ni une bizarrerie ni un défaut — et il n’est pas propre au min nan, puisque le wu, le hakka et le cantonais superposent eux aussi des lectures lettrées à des lectures vernaculaires. Ce qui distingue le min nan, c’est la profondeur de sa couche vernaculaire. C’est une coupe géologique vivante de l’histoire linguistique chinoise, avec deux époques différentes du parler han côte à côte dans la bouche de chaque locuteur : la langue commune pré-impériale en dessous, la norme lettrée des Tang au-dessus. C’est cette profondeur stratifiée qui fait du min nan un témoignage irremplaçable pour les linguistes historiens.