La langue que même les Chinois ne comprennent pas
Parmi les centaines de topolectes chinois, le wu de Wenzhou se distingue par une intercompréhension pratiquement nulle. Le vieux dicton dit : 天不怕,地不怕,就怕溫州人說鬼話 — « On ne craint ni le ciel ni la terre, mais on craint la langue des fantômes (鬼話) des gens de Wenzhou. » Ce surnom n'était pas un compliment.
Le code sans code — et peut-être sans fondement
L'histoire que l'on raconte le plus souvent à propos du wu de Wenzhou est la suivante : pendant la Guerre sino-japonaise, les soldats de Wenzhou pouvaient communiquer librement par radio. Les cryptanalystes japonais, pourtant familiers du mandarin et des grands dialectes, n'y comprenaient rien. Contrairement aux Code Talkers navajos, les locuteurs de Wenzhou n'avaient besoin d'aucun code. La langue elle-même était le chiffre. Sauf que l'histoire n'a jamais été documentée. Le sinologue Victor Mair souligne qu'il n'a encore vu aucune preuve solide d'un usage du wenzhouais à des fins de renseignement pendant la guerre, et la Wikipédia anglophone se contente d'écrire que cet usage lui est prêté. Ce que la légende consigne fidèlement, ce n'est donc pas un fait, mais une réputation.
Les obstruantes voisées — survivance médiévale
Le chinois médiéval (中古漢語) de l'époque Tang (618–907) possédait un système complet d'obstruantes voisées : /b/, /d/, /g/. Le mandarin, le cantonais et le hokkien ont tous perdu cette opposition au fil des siècles, la compensant par des scissions tonales. Le wu, lui, ne l'a pas perdue : la conservation de la série voisée du chinois médiéval est le critère classique qui définit le wu, et le shanghaïen comme le suzhounais la gardent aussi sûrement que Wenzhou. Ce qui rend le wu de Wenzhou plus difficile à suivre que le shanghaïen, ce n'est pas cette série voisée, mais ce qui se superpose à elle : un système de huit tons aux contours inhabituels, reflet de la division yin-yang du chinois médiéval, et un vocabulaire très éloigné de celui du wu septentrional.
Démonstratifs et numéraux
Le wenzhou diverge aussi grammaticalement. Certaines constructions démonstratives apparaissent dans un ordre qui semble inversé aux autres sinophones. Les formes traditionnelles des numéraux n’ont pas de cognats évidents dans les autres variétés wu. Les dialectologues proposent que ces traits conservent des influences de substrat des anciens Minyue et Ouyue, qui habitaient le littoral du Zhejiang avant l’arrivée des migrants de langue sinitique.
Pourquoi Wenzhou a autant divergé
L'isolement géographique est la réponse principale. Wenzhou se trouve à l'extrémité sud du Zhejiang, encerclée par les monts Yandang et la mer. Avant l'ère ferroviaire, elle commerçait surtout avec les ports du Fujian. Cet isolement a fossilisé des traits archaïques pendant que le reste du wu se modernisait.